Thème général : Le développement socioéconomique par la spiritualité soufie et les stratégies endogènes des communautés.

Termes de référence

Contexte

Le monde actuel traverse un moment de paradoxes inédits. En même temps qu’il y a une globalisation de l’économie et des échanges, il s’institue une généralisation de la vulnérabilité face aux violences mais aussi aux pandémies et autres calamités naturelles. Depuis plusieurs mois, une pandémie préoccupe la quasi-totalité des Etats qui en subissent tous, chacun à son niveau, les conséquences sur les plans économiques et sociales. Dans ce contexte de désarroi généralisé où les protagonistes de la mondialisation à outrance ont été les premiers à fermer leurs frontières et retomber sur les travers du populisme et du culte des essentialismes de tous bords, le monde qui se profile envoie déjà des signaux d’extrême complexité. .

Après plusieurs décennies dites de sécularisation, les attentes et les quêtes de sens ne cèdent toujours pas le terrain aux seules stratégies politiques et économiques qui n’ont même pas résolu les problèmes strictement matériels. Ainsi, pour faire face à cette pandémie et son lot de conséquences incalculables, toutes les voies ont été explorées y compris celles de la spiritualité comme participant à la construction et au renforcement de la résilience pour faire face à la pandémie de la Covid 19. De ce fait, en plus des stratégies nationales parfois arrimées sur les grandes orientations de l’économie-monde, les stratégies endogènes ont prospéré sur le lit de l’impossibilité du déroulement optimum des échanges internationaux davantage bridés par les restrictions de mouvements des hommes malgré la fulgurante circulation des idées

Les Etats africains et le monde musulman, de manière générale, ne sont pas à la marge d’une telle évolution qui réinterroge les paradigmes et remet en question nombre de certitudes sur la destinée humaine et sa condition de plus en plus tributaire d’un environnement international instable. Dès l’apparition de la pandémie, l’Etat sénégalais, à l’instar de ceux de la région, a eu à faire des choix peu faciles en adoptant des mesures draconiennes qui n’ont pas été sans conséquences sur le plan socioéconomique voire politique. Il s’est trouvé que les mesures ainsi prises ne s’étaient pas seulement limitées au plan sanitaire et économique mais ont même impacté la dimension spirituelle de la vie sociale.

Ainsi, le religieux, comme toujours, en tant qu’élément encore structurant des sociétés du Sud, s’est retrouvé au cœur d’une problématique complexe qui a nécessité une approche multidimensionnelle. De ce fait, à l’heure des bilans d’étapes et des interrogations sur la durabilité des solutions adoptées, il conviendrait de voir dans quelle mesure, la dimension spirituelle des stratégies endogènes a été prise en compte dans la réflexion globale. Cette approche semble d’autant plus pertinente que le débat post-crise est fortement marqué par la ré-interrogation des paradigmes et notions comme le développement au-delà des grandeurs et des carcans macroéconomiques qui en épuisent pas le sens. Surtout que, de plus en plus, le développement humain et ses indices ont relativement mitigé les analyses économico-centrées pour inclure d’autres dimensions de l’épanouissement individuel et collectif.  

Justification

Dans ce contexte qui a bouleversé les agendas sociopolitiques et remis à l’ordre du jour la question du sens et des forces motrices capables d’impulser des dynamiques de changements et de réinvention de soi comme du monde, il a semblé important d’orienter les thématiques des conférences du Mawlid vers des problématiques prenant en compte la nécessité d’ancrage dans le vécu mais aussi de réflexion détachée de l’immédiateté des faits sociaux. Le Sénégalais est un être croyant et communautaire dont le rapport à la religiosité est, au demeurant, une donnée incontournable dans toute approche réflexive ou stratégique de la question développement. Même au plus fort de la domination paradigmatique de l’approche marxisante de la société de manière générale, il était courant de rappeler, comme le dit Marx lui-même, que la religion était « l’âme d’un monde sans cœur » ou encore « l’esprit de situations dépourvues d’esprit » et devrait constituer l’avantage comparatif sur lequel se bâtit le socle d’un projet de société national et africain. Il reste que la manifestation la plus nette du phénomène de l’attachement humain aux « moyens de productions » du sens est l’impossibilité conceptuelle et matérielle de distinguer, aujourd’hui, à la manière de Durkheim les domaines du « profane » et du « religieux » dans l’activité sociale. De ce point de vue, penser le développement socioéconomique du pays ne saurait se faire sans la spiritualité soufie dans sa manifestation confrérique.

Cette spiritualité est, au demeurant, loin d’être catégoriquement passive au point d’en déduire une dichotomie entre aspiration au sens et investissement humain dans le progrès socioéconomique. Si la Tijāniyya accorde une place centrale à la notion de himma, d’autres confréries aussi magnifient le travail et l’effort comme partie intégrante de l’épanouissement spirituel. Ce travail, condition nécessaire à tout développement économique, suit des règles éthiques portées par les confréries soufies. Serigne Babacar Sy ne disait-il pas « Man kāna ḏa ḥirfatin fa-l-yuḥyihā abadan » pour appeler la nécessité de revivifier et de valoriser la contribution au développement économique en mettant en avant la valeur ajoutée que pourrait avoir la compétence dans n’importe quel domaine de la vie socioéconomique ? Toutefois, le fondement éthique du jeu économique, veillant sur la licéité des modes de production et de consommation a toujours été mis en avant dans les enseignements de la Tijâniyya tels que vivifiés et perpétués par Cheikh El Hadji Malick Sy et ses différents khalifes autour de la notion centrale de kasb al-ḥalāldans les textes. 

De par son organisation, le soufisme au Sénégal est fortement communautaire. Cette caractéristique a dû déteindre sur les dimensions organisationnelles de ses structures comme les dā’iras ; forme d’organisation aujourd’hui généralisée qui a été redynamisées au sein de la Tijâniyya des 1950 par Serigne Babacar Sy. 

De ce fait, la dimension socioéconomique des communautés religieuses n’avait plus qu’à se greffer sur un tel format organisationnel avec ses règles et méthodes bénéficiant en plus de l’esprit de solidarité et des appartenances socialement et religieusement assumées et valorisées. Parmi les exemples les plus parlants sont la forte mobilisation des communautés Tijānes pour l’achèvement de la grande mosquée de Tivaouane qui va même au-delà de la réalisation d’un édifice dédié au culte mais englobant des projets structurants et ambitieux gravitant autour d’une appartenance commune malgré le sentiment d’adhésion au projet national du vivre ensemble. Ce dernier aspect transversal sera aussi au cœur de la réflexion dont les conférences offriront, cette année, le cadre idéal en termes d’une mise en cohérence entre développement socioéconomique, paix et stabilité dans un environnement régional et international plein d’incertitudes.

Cet ensemble d’éléments factuels et de constats sur la capacité des communautés religieuses à se mobiliser et à prendre conscience de la force de l’esprit et de son poids dans les grandes dynamiques sociales, mériterait d’être davantage documentés et conceptualisés afin d’ouvrir de larges perspectives interdisciplinaires pour dûment les analyser. Ces mêmes éléments auxquels s’ajoutent le contexte et le besoin de conceptualisation des dynamiques qui traversent nos sociétés et communautés religieuses, expliquent le choix de la thématique générale des conférences du Mawlid 2020. Dans une logique de co-construction des savoirs comme des solutions endogènes en parfaite implication de tous les acteurs dans leur diversité (universitaires, acteurs de la vie économiques, politiques, etc.), il a été convenu de consacrer ces moments de réflexions annules au thème général suivant: «  Le développement socioéconomique par la spiritualité soufie et les stratégies endogènes des communautés »

Répondant aussi à l’impératif d’opérationnalisation des savoirs et d’établissement de ponts de dialogue entre le monde universitaire, économique et de la décision, une attention particulière sera accordée à la formulation de recommandations prenant en charge la manière dont la spiritualité soufie pourrait contribuer, de manières pragmatique et concrète, au développement mais aussi la valorisation des stratégies endogènes des communautés pour le développement du pays.

Pour une approche inclusive et pluridisciplinaire d’une telle problématique nécessitant plusieurs angles d’analyses, le thème général a été déclinés à travers différents axes et entrées comme suit : 

Axes de réflexion

Axe 1 : Le licite (kasb al-ḥalāl) dans la philosophie économique de Maodo.

Axe 2 : Dynamiques économiques communautaires : cas de l’agriculture, de l’entreprenariat et du tourisme religieux.

Axe 3 : Le  soufisme (tassawwuf) comme moteur (himma) du développement humain à travers les enseignements d’El Hadj Malick SY.

Axe 4 : La culture de la paix dans la pensée et l’action d’El Hadj Malick SY.